« L’enfer, c’est les autres. »

— Jean-Paul Sartre, Huis clos

Société & Culture

Quand la rationalité individuelle crée l’absurdité collective. Quand les décisions quotidiennes figent tout le monde sur place.

Oslo Bus Gridlock

Impasse du Rond-Point d’Oslo (Novembre 2025)

La structure :

Quatre bus articulés approchent un rond-point de différentes directions. Chaque conducteur voit de l’espace pour entrer. Chacun entre. Au centre, ils se rencontrent. Personne ne peut avancer – le bus suivant est dans le chemin. Personne ne peut reculer – les bus articulés ne reculent pas facilement dans des espaces restreints. Impasse parfaite.

Pourquoi chaque acteur est rationnel :

  • Conducteur A : – Voit un espace, entre (c’est comme ça que fonctionnent les ronds-points)
  • Conducteur B : – Voit un espace, entre (attendre bloquerait le trafic derrière)
  • Conducteur C : – Voit un espace, entre (pas de signal pour attendre)
  • Conducteur D : – Voit un espace, entre (même logique)

Pourquoi ça échoue collectivement :

Les ronds-points présupposent une entrée séquentielle. Quatre entrées simultanées créent une impossibilité structurelle. Aucun mécanisme de coordination n’existe. Personne n’a rien fait de mal. Tout le monde est bloqué.

Le piège : Quatre décisions correctes produisent zéro mouvement.

Example Black Sheeping

Mouton Noir

La structure :

Un membre d’un groupe commet une faute visible. Le monde extérieur généralise : « Si l’un est comme ça, tout le groupe pourrait l’être. » Les moutons blancs ne peuvent pas expulser le mouton noir (légalement impossible, structurellement infaisable). La majorité attaque tout le groupe, pas seulement l’auteur. Simultanément, le troupeau se désintègre de l’intérieur – la suspicion se propage, la proximité avec le mouton noir devient culpabilité, les moutons blancs s’isolent mutuellement. Punition collective de l’extérieur. Suspicion mutuelle de l’intérieur.

Pourquoi chaque acteur est rationnel :

  • Le mouton noir : – Agit dans son intérêt personnel, exploite la protection du groupe
  • La majorité extérieure : – Utilise des heuristiques (plus rapide que l’évaluation individuelle), cherche protection contre la menace perçue
  • Médias : – Rapportent le cas sensationnel (le public le demande)
  • Moutons blancs proches du mouton noir : – Tentent de se distancer, mais le mouvement confirme la suspicion
  • Moutons blancs éloignés du mouton noir : – Évitent la « contamination », isolent les membres potentiellement « souillés »
  • Système juridique : – Lié par la procédure régulière, ne peut agir assez vite pour prévenir la réaction de la foule

Pourquoi ça échoue collectivement :

Les innocents sont punis pour le crime d’autrui. Le groupe se brise par méfiance mutuelle – ceux proches du mouton noir deviennent suspects, la proximité devient preuve. La justice populaire frappe les mauvaises personnes. La paranoïa interne détruit la cohésion du groupe. L’auteur réel s’échappe souvent pendant que d’autres souffrent. La spirale de violence et d’exclusion commence. Le troupeau s’élimine lui-même.

Le piège : Un mauvais acteur définit tout le groupe. La punition collective devient « auto-défense ». La suspicion interne devient « prudence nécessaire ».

Example The Median Trap

Le Piège Médian

La structure :

La démocratie nécessite un débat vivant – innovation, risque, dissidence. Les majorités se forment autour du consensus – le familier, le sûr, le modéré. Les élections récompensent le consensus. L’innovation est punie (« trop extrême », « inéligible », « dangereux »). Résultat : Le système cannibalise sa propre vitalité. Les modérés creusent ce qu’ils prétendent protéger.

Pourquoi chaque acteur est rationnel :

  • Politiciens : – Se déplacent vers le centre (Théorème de l’électeur médian – c’est ainsi qu’on gagne)
  • Électeurs : – Choisissent les options sûres (aversion au risque, reconnaissance plutôt que qualité)
  • Médias : – Couvrent les éligibles (c’est là qu’est l’histoire)
  • Partis : – Nominent des centristes (les extrêmes perdent les élections)
  • Institutions : – Protègent la stabilité (c’est leur fonction)

Pourquoi ça échoue collectivement :

La démocratie optimise pour l’éligibilité, pas l’excellence. L’électeur médian détermine les résultats. La brillance et l’idiotie sont également exclues – toutes deux « trop extrêmes ». Le consensus devient le but. L’innovation meurt. Le système se protège en éliminant la vitalité. Tout le monde cite Goethe. Personne n’écrit plus comme Goethe – trop risqué, trop incertain. La littérature devient gestion de canon. Morte, mais « civilisée ». Les citateurs sont les tueurs. Ils ne le remarquent pas.

Le piège : La démocratie prévient la tyrannie en prévenant l’excellence. Les modérés sont les cannibales. Ils consomment ce qu’ils protègent. La civilisation devient administration de musée.

Le Piège de la Solidarité

La structure :
Les systèmes de solidarité promettent : Nous portons ensemble des risques qu’aucun ne pourrait porter seul. Ça marche brillamment—jusqu’à ce que le succès change les calculs. La santé maintient les gens en vie plus longtemps (merveilleux). Ces personnes ont besoin de traitements coûteux plus longtemps (la cagnotte rétrécit). Plus de personnes âgées, moins de jeunes contributeurs. Les jeunes calculent : je paie plus pour moins. La solidarité s’effrite précisément là où le système prouve qu’il fonctionne.

Systèmes de retraite : le contrat générationnel suppose une stabilité démographique. Le système fonctionne (bonnes pensions, longues vies), le taux de natalité baisse. Pourquoi ? Les personnes bien sécurisées n’ont pas besoin d’enfants comme assurance-vieillesse. La génération suivante est plus petite, porte un fardeau plus lourd, a encore moins d’enfants. La pyramide s’inverse. Le système meurt de son succès.

Mariages : La sécurité qu’ils offrent engendre la complaisance. Plus besoin de se battre, de courtiser, de faire ses preuves. Cette détente érode ce qui a stabilisé le lien. Ou l’inverse : plus le système fonctionne (partenariat fiable), plus les options extérieures deviennent attrayantes (parce qu’on est sécurisé, on peut prendre des risques). Le filet qui retient invite au saut.

Pourquoi chaque acteur est rationnel :

  • Contributeurs actuels : Voient que les prédécesseurs ont reçu plus qu’ils n’ont payé, s’attendent à moins eux-mêmes (les calculs sont corrects)
  • Bénéficiaires (personnes âgées, malades, partenaire sécurisé) : Ont cotisé, honoré le contrat (revendication légitime)
  • Jeune génération : Choisit moins d’enfants (la sécurité financière fonctionne, réduit la pression reproductive)
  • Concepteurs du système : Maximisent la couverture et la stabilité (c’est la mission)
  • Politiciens : Protègent les bénéficiaires (électeurs, la légitimité en dépend)
  • Partenaire sécurisé : Tient la sécurité pour acquise ou explore des options (nature humaine)

Pourquoi ça échoue collectivement :

Chaque ajustement (augmenter l’âge de la retraite, augmenter les cotisations, thérapie de couple) traite les symptômes, pas la structure. La structure est : le succès se déstabilise lui-même. Les bonnes pensions réduisent les taux de natalité. Les taux de natalité plus bas cassent les calculs de pension. Le succès de la santé augmente les coûts de santé. La sécurité conjugale permet l’exploration. Le contrat implicite—je cotise, je reçois ce dont j’ai besoin—se brise quand les contributeurs actuels voient : ceux avant nous ont reçu plus, nous recevons moins. Le contrat semble injuste même quand il est mathématiquement correct.

Tous sont coupables (le système échoue). Personne n’est fautif (tout le monde a suivi les règles).

Le piège :

Les systèmes de solidarité ne peuvent pas être « réparés » en les rendant plus justes. Le succès engendre son propre effondrement. Ce qui reste : l’honnêteté sur la structure. Les systèmes de retraite ne tiendront pas—quels que soient les ajustements. La santé ne restera pas abordable. Les mariages échouent précisément parce qu’ils ont fonctionné. Dire cela n’est pas défaitiste. C’est précis. Et ça permet la navigation : construire des structures parallèles pendant que les anciennes se délitent. Pas comme remplacement (n’existe pas). Comme réalité parallèle.

The Prosperity Fairy Tale

Le Conte de Fées de la Prospérité

La structure :

Promesse : La croissance économique crée la prospérité pour tous. Réalité : La croissance nécessite l’inégalité – accumulation de capital, compétition, gagnants et perdants. Chacun agit rationnellement – les entreprises maximisent le profit, les travailleurs vendent leur travail, les investisseurs cherchent des rendements. La promesse stabilise le système : « Travaillez dur, vous en profiterez aussi. » Résultat : Concentration au sommet, précarité au fond. Le conte de fées maintient les perdants dans le jeu.

Pourquoi chaque acteur est rationnel :

  • Entreprises : – Maximisent la valeur actionnariale (c’est leur fonction)
  • Investisseurs : – Cherchent les rendements les plus élevés (allocation rationnelle)
  • Travailleurs : – Vendent leur travail, croient en la mobilité ascendante (pas d’alternative)
  • Politiciens : – Promettent la croissance (la légitimité en dépend)
  • Économistes : – Modélisent les scénarios de croissance (c’est la discipline)
  • Médias : – Célèbrent les success stories (récit du rêve américain)

Pourquoi ça échoue collectivement :

La promesse est structurellement impossible à tenir universellement. La croissance dépend d’une distribution inégale – le capital doit s’accumuler quelque part. Mais la promesse doit être racontée, sinon la légitimité s’effondre. Les gagnants ont besoin de perdants qui croient pouvoir gagner. Le système nécessite le conte de fées. Le conte de fées nécessite les perdants.

Le piège : La promesse maintient les perdants dans le jeu. Ceux qui voient à travers deviennent cyniques. Ceux qui croient restent piégés. Prospérité pour tous – tant que « tous » signifie « les quelques-uns ».

Example Attention Paradox

Le Paradoxe de l’Attention : Intéressant vs. Engageant

La structure :

Attention limitée. « Intéressant » défini par les métriques d’engagement. Le contenu spectaculaire génère des clics immédiats. Le contenu substantiel nécessite de l’effort, apporte une compréhension différée. Les algorithmes récompensent l’engagement immédiat. Le travail profond est enterré sous le bruit viral. Tout le monde se plaint du discours superficiel tout en cliquant sur le prochain scandale.

Pourquoi chaque acteur est rationnel :

  • Créateurs de contenu : – Font du spectaculaire – ça obtient de la portée (survie)
  • Public : – Choisit le facile plutôt que le difficile – le temps est rare (efficacité)
  • Plateformes : – Optimisent pour l’engagement (c’est la métrique)
  • Annonceurs : – Paient pour les globes oculaires, pas la profondeur (logique ROI)
  • Créateurs de qualité : – Produisent la profondeur, sont ignorés (mission inchangée)
  • Médias : – Rapportent ce qui est viral, pas ce qui est important (le public le demande)

Pourquoi ça échoue collectivement :

Le vraiment intéressant (complexe, nuancé, nécessite la pensée) perd face à l’immédiatement engageant (simple, émotionnel, ne nécessite aucun effort). Le discours public s’aplatit. La connaissance qui demande du travail meurt. L’intelligence collective se dégrade pendant que les choix individuels restent rationnels.

Le piège : La profondeur ne monte pas en échelle. Le spectacle oui. L’intéressant perd face à l’engageant. Toujours.

Example Viral Outrage Cycle

Cycles d’Indignation Virale

La structure :

Quelqu’un poste quelque chose d’offensant. Les gens le partagent pour exprimer leur indignation. L’algorithme voit l’engagement, amplifie le post. Plus de gens le voient. Plus d’indignation. L’auteur original obtient de l’attention (punition ou récompense, selon l’intention). Ceux qui ont partagé pour condamner lui ont donné de la portée. La condamnation devient le mécanisme de distribution.

Pourquoi chaque acteur est rationnel :

  • Auteur original : – Poste pour l’attention/provocation (fonctionne)
  • Utilisateurs indignés : – Partagent pour condamner (devoir moral)
  • Plateforme : – Amplifie l’engagement (c’est l’algorithme)
  • Annonceurs : – Paient pour les globes oculaires (l’indignation livre)
  • Médias : – Rapportent le contenu viral (c’est l’actualité)

Pourquoi ça échoue collectivement :

La condamnation propage ce qui est condamné. Le silence l’étoufferait – mais le silence ressemble à de la complicité. L’engagement punit le comportement tout en récompensant l’acteur. Le mégaphone est la réponse.

Le piège : Le combattre le nourrit.

Example Tragedy of the Commons

Tragédie des Communs (Édition Moderne)

La structure :

Ressource partagée (atmosphère, océan, espace public, économie de l’attention). Chaque acteur prend un peu plus que durable. Individuellement rationnel – le coût est distribué, le bénéfice est personnel. Collectivement catastrophique – la ressource se dégrade. Tout le monde le sait. Personne ne peut s’arrêter en premier (ne ferait que perdre sans sauver la ressource).

Pourquoi chaque acteur est rationnel :

  • Acteurs individuels : – Maximisent le bénéfice personnel (logique de survie)
  • Concurrents : – Si je ne le prends pas, quelqu’un d’autre le fera (vrai)
  • Régulateurs : – Manquent de pouvoir d’application à travers les juridictions
  • Bénéficiaires : – Profitent de coûts plus bas grâce à l’exploitation

Pourquoi ça échoue collectivement :

La retenue individuelle est irrationnelle (vous perdez, rien ne change). La retenue collective nécessite une coordination que personne ne peut garantir. La ressource meurt pendant que tout le monde regarde, sachant exactement ce qui se passe.

Le piège : Savoir n’aide pas. Se soucier n’aide pas. Agir seul n’aide pas.

Plus d’exemples dans cette catégorie bientôt.

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